“Observer. Voir. Regarder.”
Je ne fais pas partie de votre monde. Je suis là sans être présente. D'ailleurs vous ne me voyez même pas. Je suis derrière vous, je vois observe, vous vois, vous regarde. Si votre vie vaut la peine d'être consignée quelque part, elle le sera. Je suis là pour ça. Je suis là pour vous voler vos vies, me les approprier. Je me nourris du malheur et de la tristesse de chacun. La haine est mon plat préféré, la vengeance n'a pas mauvais goût non plus. C'est le type d'existence que je me suis choisi, pour être hors du temps. Pour ne pas avoir à souffrir comme vous. Parce que ce monde n'est pas fait pour moi. Même si cela nous déchire le coeur d'assister au massacre d'une vie, tandis que résonne dans nos têtes l'unique règle à laquelle nous obéissons, trois mots : NE-PAS-INTERFERER.
Mon réveil chante. Il trouble ma somnolence. Je tends une main vers la table de chevet, l'appareil est là, annonçant mon réveil quotidient. C'est l'heure de se lever.
J'ouvre mon placard. Des dizaines d'exemplaires des mêmes vêtements attendent que je les porte, soigneusement pliés. Une chemise noire, une jupe blanche, des collants noirs, des chaussures blanches. Comme tous les jours. Après m'être habillée, j'ouvre la fenêtre en grand pour respirer de l'air frais. Mais l'atmosphère, au dehors, n'est que pollution et fumée de cigarette. Même ici l'air est vicié. Pourtant il n'y a personne, je suis seule.
Je sors, prenant bien soin de fermer ma maison à clef. Grace à mon grand manteau noir, je n'ai pas froid. D'un pas lent, je me dirige vers l'école.
Elle est là, comme tous les jours elle attend dans un coin, mais personne ne la voit. Je me sens proche d'elle, moi aussi je suis invisible. Mais c'est mon rôle, je me dois de garder mes distances. Elle, elle est triste. Elle, c'est la compagnie qu'elle recherche. Mais personne ne veut d'elle, elle est bien trop sinistre. Assise contre le mur, les bras autour de ses genous, elle regarde le ciel, comme si un ami allait descendre du ciel. Je me tiens à quelques mètres d'elle, je la regarde. C'est mon rôle, je suis là pour ça. Ses yeux d'un bleu profond et mélancolique semblent noyer le monde dans un torrent de larme. Pourtant, je suis la seule à l'avoir remarqué. Je suis la seule à m'interesser à elle, mais moi c'est mon rôle et elle ne me connait pas.
Maintenant d'autres filles s'approchent d'elle. Je distingue une lueur d'espoir au fond de son océan de tristesse. Moi j'ai assez observé pour deviner ce qu'il va se passer, mais je reste là et j'observe encore. Les filles lui parlent, elle est contente. Elles lui demandent d'aller leur chercher de l'eau. Elle accepte, elle est presque joyeuse qu'on lui donne quelque chose à faire. Elle se sent utile, ce sentiment lui procure un certain plaisir. Elle voulait qu'on lui parle, la pauvre. Elle est arrivée devant le distributeur, se rend compte que les filles ne lui ont pas donné d'argent. Tans pis, elle sort une pièce de sa poche et appuie sur le bouton. Quand elle leur rapporte le Coca, elles lui versent dessus. Elles préfèrent l'Ice Tea. Elle est déçue, elle n'a pas fait bien cette fois-ci non plus. Elle reprend sa place contre le mur. Elle est seule.
On vient déranger sa tranquilité une deuxième fois. Cette fois, c'est parce que la cloche sonne et que c'est l'heure d'aller en classe. Elle se lève, prend son sac. On a encore mis de la colle sur sa chaise, sa jupe est toute poisseuse. Les autres rient parce que ça les fait rire. Elle s'assoit, la tête baissée. Ses longs cheveux lui tombent sur la figure, elle est laide. Elle ne veut pas qu'on la voit, elle a trop honte. Alors elle baisse encore plus la tête, elle baisse la tête à s'en rompre le cou. Quelqu'un lui jette un papier roulé en boule. Elle s'entend dire qu'elle doit aller le jeter, alors elle se lève et va le jetter.
C'est la fin de la journée. Elle rentre chez elle, elle est trempée. Quelqu'un lui a versé de l'eau dessus, elle n'a pas vu qui parce qu'il s'est enfuit. On s'amuse à lui jeter du sable ramassé par terre, ses vêtements grattent mais elle n'ose pas les retirer, pas même son pull. Elle subit, sans rien dire. D'un pas trainant, elle rentre chez elle et moi, je rentre chez moi. Aujourd'hui ressemble à hier et ressemblera à demain, tous les jours c'est la même scène. Et cela fait des semaines que je l'observe, des semaines que ça dure.
Aujourd'hui, elle m'a parlé.
“Dis... qui es-tu ?”
Je ne réponds pas. Je ne suis personne. Elle n'est pas supposé me voir, pourtant c'est bien moi qu'elle regarde. Nos yeux se croisent.
“Ce n'est pas grave si tu ne veux pas me le dire. C'est juste que ça fait longtemps que tu es là, je me demande pourquoi tu viens ici tous les jours.”
Je ne réponds pas. Je ne sais pas quoi lui dire.
“-J'ai l'impression que tu viens pour moi. Ça me fait plaisir, parce que une personne au moins sait que j'existe.
-C'est mon rôle.
-Ton rôle ?
-Mon rôle.
Sa voix est douce et gentille. C'est la première fois que je l'entends. Elle se lève et se plante devant moi, je constate qu'elle est voutée. Elle me regarde en coin, car elle baisse la tête. Les autres s'arrêtent, nous regardent. Ils se demandent vaguement ce que la fille en noir fait là, elle n'est pas de l'école. Dix secondes après, ils m'oublient. Je ne fais pas partie de leur vie, je ne fais partie de la vie de personne. Ou presque...
-Si c'est ton rôle de savoir que j'existe, ça me va. Même si tu es payée ce n'est pas grave, ça n'a pas d'importance.
-Je ne suis pas payée...
-Alors pourquoi ?
Je ne réponds pas. Je ne dois pas. Je ne peux pas lui expliquer parce que je ne vis pas dans leur monde, elle ne comprendrait pas. J'aimerais lui dire que je préfère ne pas exister, que j'ai laissé tombé toute identité parce que ça me convient mieux comme ça. Mais c'est impossible. Je ne peux pas.
La cloche sonne, elle s'en va. Elle me dit au revoir. Elle ne m'a pas remarquée dans sa classe apparement. Mais je la regarde, c'est mon rôle. Avant d'être envahie par la cohue des élèves, elle se retroune et me fait un signe de la main. Cela dure une seconde à paine, après elle ne peut plus parce que quelqu'un l'a saisie par les cheveux. Cette fois, je ne veux pas voir la suite alors je me retourne, et je cours.
Il n'y a qu'une seule personne dans le bus, et c'est cette fille. Il y a moi aussi, j'ai dis bonsoir au chauffeur. Il m'a regardé d'un air ahuri, comme si il ne savait pas très bien qui lui parlait. Il ne se souviendra pas de moi. Je m'installe à l'avant dernier rang. Elle ne m'a pas vue. Elle n'est pas supposée me voir. Mais elle se retourne quand même. Elle me fixe, c'est bien à moi qu'elle parle.
“Je m'appelle Meg, et toi ?”
“Je ne sais pas, je n'y ai jamais réfléchi. Mais je suppose que je m'appelle Lunacy...”
Elle ne m'a pas posé de questions, mais je voyais bien dans son regard qu'elle ne désirait pas une réponse aussi insolite. Le pourquoi s'imposait de lui-même dans ses yeux.
“J'aime bien”, donnais-je en guise d'explication. Elle sembla comprendre, n'insista pas. Elle me fit signe de m'assoir à côté d'elle, mais je ne bouge pas. Je suis très bien là où je suis. Un rictus étrange déforme la bouche de Meg, elle essaye de me sourire. Mais ce sourire-là, je ne le connais que trop bien. Pour avoir aussi longtemps observé des vies, je sais par expérience que c'est l'expression des gens qui veulent de l'aide mais qui n'arrivent pas à en demander. Meg veut que je la prenne en pitié, je crois que c'est un sentiment inconscient. Je me contente de l'observer, parce que c'est ce que je fais chaque jour et parce que c'est mon rôle. Comme elle voit que je ne fais rien, c'est elle qui vient s'assoir à côté de moi. Nous ne parlons pas. Je crois que ma présence lui fait du bien. Mais dans peu de temps, elle m'oubliera.
Meg ne m'a pas oubliée. Le lendemain matin, elle est là et elle m'attend. Je me cache, je ne veux pas que son regard me transperce encore. Ça me fait mal. Elle n'est pas supposée me voir, je ne vis pas dans son monde. C'est l'heure de rentrer en classe, alors elle rentre en classe. Moi je m'approche de la fenêtre, pour voir.
Elle s'assoie à sa table, met la main dans son sac. La retire en hurlant, quelqu'un y a glissé des chenilles. On prend sa trousse, la met à la poubelle. On lui ordonne d'aller la chercher, alors elle s'éxecute. Mais quand elle revient, quelqu'un lui fait un croche-pied et elle s'étale de tout son long par terre, les autres lui marchent dessus et lui tirent les cheveux. Leurs rires lui écorchent les oreilles, elle souffre, Meg. Elle souffre atrocement. Et ce n'est qu'un jeu pour eux, personne ne s'en rend compte. Arrive un moment où elle n'en peut plus, elle va craquer. Elle a envie de hurler, de libérer sa peine. Mais c'est impossible, ici. Alors elle se lève brutalement, sors de la classe en courant.
Arrivée dans la cour, elle se dirige droit vers moi. D'un pas rapide et décidé, si bien que je n'ai pas le temps de réagir qu'elle s'effondre à mes pieds, en larmes. Sans presque m'en rendre compte, je la prends dans mes bras. Je réalise que je suis en train d'exister et que je ne devrais pas, mais c'est trop tard, car elle s'est accrochée à moi avec l'énergie de celle qui n'y croyait plus. Nous sommes en train de nous toucher. Et moi, je suis en train d'agir. Je sais que je ne dois pas, mais si je la laisse maintenant elle va se briser. Elle sanglote donc dans mes bras. Je ne dis rien, je laisse les choses se passer. Car après tout c'est mon rôle et je connais les règles.
Nous restons un long moment ainsi. Je me dis qu'il n'y a rien de plus agréable que la chaleur d'un corps humain, je ne sais plus ce que je pense. Tout ça j'y ai renoncé depuis longtemps. Alors je me dégage et m'enfuis pour la deuxième fois.
Il y a une personne au monde qui sait que j'existe. Il y a une personne au monde qui se souvient de moi. Il y a une personne au monde qui pense à moi. il y a une personne au monde qui me parle, qui m'écoute les rares fois où j'ouvre la bouche. Une personne au monde qui m'a déjà touché. Et cette personne-là se dit exactement la même chose de moi.
Pourtant elle a tord, car elle, elle vit encore dans leur monde. Pour moi c'est finit tout ça, je n'ai plus d'existence qu'à travers elle. D'ailleurs je ne devrais pas, c'était le choix que j'avais fait. Parce que je sais que bientôt, je devrais quitter Meg, disparaître de sa vie. Balayée en un claquement de doigt, la trace de mon passage dans sa mémoire.
Meg me fait confiance, elle m'aime. Les autres continuent à la persecutée, mais elle sait que je suis là pour elle, et savoir que je me rends compte de son absence, que je la cherche, que je suis au courant de la souffrance qu'elle endure chaque jour. Et cela lui suffit, elle sourie pour de vrai maintenant.
Moi, je me rends compte que je l'aime bien, Meg. Elle est très gentille et pleine d'attentions. Elle est sincère, j'aime quand elle me parle d'elle. Elle me comprends plus ou moins, elle a abandonné depuis longtemps l'idée de me faire parler de moi. Notre relation étrange lui va à elle mais pas à moi, car je sais que je devrais partir bientôt.
Un jour, elle rentre de l'école et je marche à ses côtés. Elle sait que je suis là et c'est bien suffisant, rien ne saurait venir troubler notre doux silence. Rien sauf un tas de chose et de gens, et d'ailleurs ce sont les mêmes filles que la dernière fois qui se donnent ce plaisir. Elles, elles ne me voient pas. Elle ne me regardent pas. Elles demandent à Meg de les suivre, et celle-ci obéit. Je ne dis rien, je ne dois rien dire. Elles l'entraînent vers la loge de la concierge d'un vieil immeuble abandonné depuis longtemps. Je les suis. Elles font rentrer Meg à l'intérieur, l'une d'entre elle referme la porte. Je vois le visage de Meg plonger peu à peu dans la pénombre, il fait noir dans la loge. Meg, elle, voit le rayon de lumière se rétrécie jusqu'à ne plus être. Je suis entrée à mon tour, personne ne m'a vue. Et moi, j'observe.
Dans la loge attendent trois garçons. Elles tiennent Meg par les bras, l'empêchant de se débattre pendant qu'ils arrachent ses vêtements. Elle hurle, mais personne ne l'entend. Les rares passants font semblant de ne rien savoir, je le sais. Ils pressent le pas devant la loge. Meg fixe avec horreur l'objectif de la camera pointé sur elle, ainsi que les sourires sadiques de ses assaillants, et leurs regards de déments lui font peur. Meg se débat tant qu'elle peut, son corps frêle à la merci de bêtes suantes et violentes. Quand c'est fini, ils la laissent choir sur le sol, la porte de la loge entrouverte. Elle lève la tête, son regard vide se fixe sur moi. Elle tend une main blanche et tremblante vers moi, je suis son unique porte de sortie. Elle a l'air misérable. Pour un peu, les larmes seraient sorties de mes propres yeux. Elle est implorante, je veux poser la main sur sa tête et carresser ses cheveux mais mon bras se bloque instinctivement au dernier moment. La toucher maintenant signifie interferer, et je ne peux pas transgresser la règle absolue. Je m'étais attachée à elle, quelle erreur ! Mon rôle ici était terminé. J'avais vu, j'allais me souvenir. Et c'était tout. Je tourne les talons et m'en vais. Le bruit de mes pas résonnent dans la loge. Je devine l'expression de Meg, incrédule et si douloureuse, mais je sais que si je me retourne c'est fini pour moi. Une fois sortie de la loge, je me mets à courir. Je m'enfuis pour la troisième et ce que je pense être la dernière fois.